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BATISSEBâti ancien & pisé

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Chapitre 1 · Le matériau

Le pisé, matériau et patrimoine

Un béton d’argile compacté, sans cuisson ni liant ajouté, qui doit sa cohésion à quelques nanomètres d’eau entre des plaquettes microscopiques. Comprendre ce mécanisme, c’est comprendre à la fois sa longévité et sa vulnérabilité.

Définition : trois facteurs indissociables

Le pisé n’est pas une matière, c’est une mise en œuvre. Les guides professionnels de la construction en terre crue le définissent par trois conditions qu’on ne peut dissocier : une terre humide, généralement sans éléments végétaux ; sa mise en place par couches de hauteur régulière dans un coffrage rigide et stable ; et un compactage dynamique régulier — le damage — exercé à l’aide d’un outil manuel ou mécanique. Retirez l’un des trois et ce n’est plus du pisé : c’est de la bauge, de la terre coulée ou du remblai.

La terre employée est un mélange naturel dont la diversité est pratiquement infinie. On la décrit par sa granulométrie, du plus fin au plus grossier :

Fractions granulométriques d’une terre à pisé
FractionDiamètreRôle dans le mur
Argiles< 2 µmLiant unique du pisé traditionnel : les feuillets collent les grains entre eux
Silts (limons)2 – 60 µmComblent les vides, augmentent les frottements internes
Sables60 µm – 2 mmSquelette fin, limite le retrait de séchage
Graviers2 mm – 2 cmSquelette porteur, résistance à la compression
Cailloux2 – 10 cmPrésents dans beaucoup de pisés anciens ; diamètre à limiter sous la hauteur d’un lit

Le dosage n’est pas neutre : un excès d’argile favorise les fissures de retrait, un excès de sable réduit la cohésion. Il n’existe pas de « bonne formule » universelle — c’est pourquoi les règles de l’art imposent de caractériser non pas la terre, mais l’ouvrage produit avec elle.

Ce qu’il faut retenir

Le pisé traditionnel ne contient aucun liant ajouté. Ni ciment, ni chaux dans la masse. La cohésion vient de l’argile et de l’eau qu’elle retient — ce qui explique à la fois sa durabilité étonnante et sa vulnérabilité à l’excès d’eau.

Pourquoi la terre tient debout

La physique des milieux granulaires explique le comportement du pisé mieux que n’importe quelle analogie avec le béton. Les argiles sont des phyllosilicates : des feuillets nanométriques de silicium, d’aluminium et d’oxygène qui s’organisent — dans les terres à pisé, essentiellement des illites — en plaquettes offrant une surface immense pour une masse minuscule.

Ces plaquettes se collent entre elles par force capillaire : le film d’eau de quelques nanomètres présent à leur contact forme des ménisques dont la tension superficielle les attire l’une vers l’autre. Beaucoup de surface pour peu de masse, donc une cohésion multipliée. À cela s’ajoutent les forces de frottement entre granulats — d’autant plus fortes que la granulométrie est étalée — et, à très courte distance, des forces électrostatiques et de van der Waals qui n’agissent que si les feuillets sont distants d’un nanomètre au plus.

La teneur en eau gouverne tout

Écarter les feuillets, c’est supprimer la cohésion. C’est exactement ce que fait l’eau liquide en excès : elle noie les pores, chasse l’air, supprime l’interface air-liquide et donc les ménisques. L’argile redevient plastique. Le mur ne se « dissout » pas — il perd sa raideur.

Teneur en eau du pisé : les seuils qui comptent
Teneur en eau (% masse sèche)État du matériauRésistance en compression
1 – 2 %Pisé sec en service : dur comme la pierre, toucher velouté≈ 1,6 – 3,3 MPa
5 – 7 %Teinte foncée. Le mur reste dur mais la pathologie est déjà installéeen chute
10 – 12 %Teneur de mise en œuvre : compactable, optimum de densité≈ 0,25 – 0,3 MPa au décoffrage
> 10 %Seuil pathogène en service — soit 100 litres d’eau par tonne de mureffondrement possible
16 – 20 %Plus compactable : c’est le domaine de la terre coulée—

Les essais du projet BAE, coordonné par le laboratoire CRAterre, mesurent cette dépendance de façon spectaculaire sur une terre de Brézins : au décoffrage, à 12–13 % d’eau, la résistance à la compression avoisine 0,3 MPa ; après séchage à 20 °C et retour à 1,5 % d’eau, elle atteint environ 3,3 MPa ; poussée à 0,5 % en conditions de laboratoire, elle approche 5 MPa. Le même matériau est donc dix fois plus résistant sec qu’humide. Les essais du projet Primaterre, sur trois terres contenant de 5 à 15 % d’argile, confirment la même corrélation.

Conséquence directe

Après un effondrement de façade à Lyon, les prélèvements ont révélé une teneur en eau de 11 à 13 % dans le pisé — c’est-à-dire la teneur d’un mur en cours de construction, dans un ouvrage habité depuis un siècle. L’humidification prolongée ramène le mur à l’état où il n’était pas encore porteur.

Le gel : le mécanisme le plus brutal

Une teneur en eau de 10 % représente environ cent litres d’eau par tonne de mur. En gelant, cette masse d’eau augmente de volume et déstructure la matière de l’intérieur : perte de cohésion, gonflement visible en parement, puis rupture au dégel. Dans les communes où le pisé est nombreux, on sait que les murs tombent en fin d’hiver. C’est aussi pourquoi un mur en cours de séchage ne doit jamais être exposé au gel.

Caractéristiques mesurées

Le projet ACSCNI (Analyse et Caractérisation des Systèmes Constructifs Non Industrialisés, piloté par le CSTB) a quantifié les principales caractéristiques d’éléments en pisé sur des échantillons de murs réels. Les valeurs ci-dessous sont les ordres de grandeur retenus par les guides professionnels.

Valeurs courantes des principales caractéristiques du pisé
PropriétéSymboleMiniMaxiUnité
Masse volumique sècheρ1 7002 200kg·m⁻³
Retrait linéaire—05mm·m⁻¹
Résistance à la compressionσc0,91,7MPa
Module d’élasticitéE500800MPa
Conductivité thermiqueλ0,460,81W·m⁻¹·K⁻¹
Capacité thermique massiquec1 0001 500J·kg⁻¹·K⁻¹
Diffusivité thermiqueD0,250,27×10⁻⁶ m²·s⁻¹
Résistance à la diffusion de vapeurμ410sans unité
Coefficient d’absorption d’eauw613kg·m⁻²·h0,5

Trois lectures s’imposent. Premièrement, la résistance en compression est faible au regard du béton, mais largement suffisante pour un bâtiment traditionnel jusqu’à deux niveaux, charges d’exploitation et de neige comprises. Deuxièmement, la résistance en traction ne vaut qu’environ un dixième de la résistance en compression : le pisé est donc sensible au cisaillement, aux charges ponctuelles, aux tassements différentiels, à l’abrasion et à l’arrachement des fixations. Troisièmement, un μ compris entre 4 et 10 place le pisé parmi les matériaux très ouverts à la diffusion de vapeur — c’est toute la question des enduits qu’on lui applique.

Feu

Incombustible

Constituant minéral, le pisé est classé conventionnellement A1 sans essai préalable, comme la pierre ou la terre cuite. La littérature lui reconnaît une stabilité au feu de l’ordre de 2 heures sous contrainte mécanique.

Acoustique

Loi de masse

L’atténuation des bruits aériens suit d’abord la masse surfacique. Pour un mur de 60 cm à 2 000 kg/m³, l’application de la formule Rw = 21,65·log(m·e) − 2,3 donne un indice d’affaiblissement de l’ordre de 64 dB.

Air

Étanchéité

Un mur en pisé réalisé dans les règles de l’art est étanche à l’air. La perméabilité à la vapeur, elle, doit rester intacte : les deux notions sont indépendantes et souvent confondues.

Environnement

Non cuit

Aucune cuisson, aucune transformation industrielle : l’énergie grise se réduit à l’extraction et au transport. Les liaisons argileuses étant réversibles, la matière reste recyclable tant qu’elle n’est pas mélangée à des matières qui ne le sont pas.

Une technique millénaire aux origines multiples

L’histoire du pisé ne se rattache ni à une civilisation, ni à un inventeur. C’est un savoir-faire empirique développé indépendamment partout où la terre argileuse s’y prêtait. Des vestiges de murs en terre compactée datant de 5 000 av. J.-C. ont été mis au jour dans la vallée du fleuve Jaune, en Chine, pour des remparts, des habitations et des palais. On retrouve la terre crue en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, puis en Europe.

En France, la technique est attestée dès le XIIe siècle. Elle connaît un essor considérable au XVIIIe siècle dans le Bas-Dauphiné et autour de Lyon. Jusqu’au début des années 1950, construire en terre reste une pratique courante à la campagne ; en ville, elle est abandonnée dès la fin du XIXe siècle. La transmission se faisait par apprentissage direct, de génération en génération, sur le chantier.

Une rupture historique

La Première Guerre mondiale a décimé les charpentiers-piseurs, affectés au boisage des tranchées pour leur maîtrise du bois de coffrage. La perte du savoir-faire date de là, accentuée ensuite par la dévalorisation de l’image du matériau. C’est ce vide qui a conduit à enduire massivement les murs de terre au ciment, perçu comme protecteur — et c’est cette erreur qu’on paie aujourd’hui en sinistres. La transmission a failli s’interrompre définitivement dans les années 1970 ; quelques passionnés ont alors recueilli les connaissances des derniers maîtres-piseurs vivants, avant la fondation du laboratoire CRAterre en 1979.

Le patrimoine régional en pisé

Les constructions en pisé sont particulièrement présentes dans cinq départements d’Auvergne-Rhône-Alpes : l’Ain, l’Isère, la Loire, le Rhône et le Puy-de-Dôme, et débordent sur la Drôme, la Saône-et-Loire, la Savoie et la Haute-Loire. La localisation suit celle des terres alluviales et morainiques du quart sud-est : Val de Saône, Bresse, Bugey, Dauphiné, Forez, Livradois, couloir rhodanien, Basse Durance et Comtat Venaissin. Environ 75 % de l’habitat traditionnel isérois est bâti en pisé.

500 000bâtiments, du mur de clôture au monument historique
1 300communes concernées
75 %de l’habitat traditionnel de l’Isère
~1 Mouvrages en comptant les clôtures

Ce patrimoine comprend des maisons de ville — Lyon, Roanne, Bourgoin, Bourg-en-Bresse, Montbrison — mais aussi des écoles, des mairies, des chapelles et d’anciennes usines. À Lyon, de nombreuses habitations des quartiers de Saint-Just, Vaise, Tassin et la Croix-Rousse sont en pisé sous leur enduit. C’est précisément ce qui rend le sujet délicat : le pisé est un patrimoine discret, dissimulé, que seuls un regard averti ou une analyse technique révèlent.

Une longévité vérifiable

Certains bâtiments en pisé ont traversé les siècles, en particulier dans la Loire : la salle de la Diana à Montbrison (XIIIe siècle), le château de la Bastie d’Urfé (XVe), ou le prieuré de Montverdun, également du XIIIe siècle et partiellement entouré de remparts en pierre. Un bâtiment agricole de la fin du XIXe siècle à Saint-André-le-Puy, non enduit, illustre la règle : bien protégé, le pisé passe les siècles sans enduit.

Variantes locales

La terre venait du site : du creusement des fondations, d’une cave, d’une mare voisine. Ses qualités varient selon les zones — terres sableuses de Limonest, alluvions particulièrement adaptées du Bas-Dauphiné, ou le gore, terre argileuse spécifique au Forez. Il existe peu de variantes techniques à proprement parler, mais des adaptations nées de la nécessité, pour compenser les faiblesses des terres disponibles :

  • coffrages de dimensions plus généreuses selon les régions ;
  • cordons de chaux entre banchées, pour renforcer et marquer les reprises ;
  • traitements particuliers des angles, souvent les points les plus exposés ;
  • encadrements de baies en pierre et chaînages en bois ;
  • motifs de surface, dont la célèbre « fleur de pisé » obtenue au damage.

Monuments emblématiques

La durabilité de la terre compactée est attestée à l’échelle monumentale, sous des climats très différents du nôtre.

Grande Muraille de Chine

Certaines portions datant du IIIe siècle av. J.-C. sont réalisées en terre compactée.

Citadelle d’Arg-é Bam, Iran

Édifiée à partir du VIe siècle av. J.-C., l’un des plus grands ensembles architecturaux en pisé et adobe.

Grande Mosquée de Djenné, Mali

Entièrement bâtie en terre crue, la plus vaste structure de ce type encore conservée.

Kasbahs marocaines

Les murs porteurs sont protégés par un parapet de terre en toiture-terrasse, pièce d’usure sacrificielle refaite tous les dix ans.

Cet exemple marocain contient toute la doctrine de conservation : c’est l’architecture qui protège le mur, pas un produit appliqué dessus. Sous nos climats, ce rôle est tenu par l’avant-toit et le soubassement.

Le pisé dans l’architecture contemporaine

Le matériau revient dans des projets neufs et dans des rénovations patrimoniales, en France comme à l’étranger. Nicolas Meunier a érigé à Lyon en 2019 un immeuble en pisé de 11 mètres de haut ; Martin Rauch, en Autriche, a industrialisé la préfabrication d’éléments de terre compactée. Des entreprises récentes développent des blocs de pisé préfabriqués à partir de terres excavées de chantiers ou de coproduits de carrière, sans chaux ni ciment ajoutés — la pose d’un mur porteur devient alors nettement plus rapide qu’en pisé banché traditionnel.

Le mouvement se joue entre deux tendances : une recherche de produits industrialisables répondant aux exigences du développement durable, et une filière artisanale qui défend la terre comme technique ancestrale peu mécanisée. Les deux se retrouvent sur un point : la terre crue reste, à qualité de service égale, l’un des matériaux porteurs les moins émissifs dont dispose le bâtiment.

Voir le détail des modes constructifs contemporains →

Un matériau d’avenir

Dans un contexte de transition écologique, le pisé répond à plusieurs enjeux simultanément : il limite l’empreinte carbone par l’usage de matériaux locaux non cuits, assure un excellent confort thermique et régule naturellement l’humidité intérieure. Il valorise un patrimoine bâti local et produit une architecture enracinée dans son territoire. Sa texture brute et sa teinte naturelle en font par ailleurs un matériau esthétique recherché.

En résumé
  • matériaux locaux, non transformés industriellement ;
  • aucune cuisson nécessaire, donc énergie grise très faible ;
  • excellent régulateur d’humidité et de température ;
  • recyclable et biodégradable, tant qu’il n’est pas stabilisé ;
  • grande inertie thermique, donc économies d’énergie et confort d’été.

Le pisé est bien plus qu’une technique ancestrale : c’est un matériau qui répond aux enjeux contemporains de durabilité, de confort et de respect de l’environnement. Encore faut-il le traiter pour ce qu’il est — les données mesurées le disent mieux que les intuitions.

Petit glossaire du piseur

Vocabulaire employé dans toute cette documentation
TermeDéfinition
BancheCoffrage rigide constitué de deux joues en vis-à-vis, maintenues écartées par des traverses ou des têtes de banche
BanchéeVolume de terre contenu entre les parois d’un coffrage, réalisé d’un seul tenant sans décoffrage intermédiaire
LitCouche de terre foisonnée versée puis compactée, typiquement 10 à 15 cm avant damage
Pisoir (fouloir)Outil de damage, manuel ou pneumatique, dont la surface de tête détermine la pression appliquée
AraseFace supérieure d’une paroi mise de niveau ; point d’entrée d’eau majeur si elle n’est pas couverte
SoubassementMaçonnerie de pierre, galets, briques ou béton sur laquelle repose l’élévation en pisé
Élancement (λ)Rapport entre la hauteur d’un mur et son épaisseur ; doit rester ≤ 5 en service
GoreTerre argileuse caractéristique du Forez, employée localement pour le pisé
FruitInclinaison d’un mur dont l’épaisseur décroît de la base vers le sommet
PerspirationÉlimination de la vapeur d’eau par évaporation en surface d’une paroi
DégraissantAgrégat ajouté pour corriger une terre trop argileuse et limiter les fissures de retrait
HarpageCroisement des éléments de maçonnerie pour lier deux murs ; à manier avec prudence en pisé